Le bien-être de nos enfants : une question d’équité

Juillet 2015
Un Québec qui mise sur le développement de ses ressources doit agir pour que ses citoyens, petits et grands, aient toutes les chances de développer leur plein potentiel. Il s'agit d'un droit fondamental et non d'un privilège. Malgré notre richesse, et les divers programmes qui ont vu le jour, plus d'un enfant sur trois n'est pas prêt à entrer à l'école à l'âge de 5 ans[i]. Dans les quartiers dits « défavorisés », dans lesquels je travaille depuis les 35 dernières années, le constat est plutôt triste. 

Au cours de ma pratique médicale, j'ai assisté à de nombreuses réformes des différents systèmes de santé, de services sociaux et d'éducation.  Comme plusieurs d'entre nous, j'ai applaudi l'objectif fondamental des centres de la petite enfance de mieux soutenir le développement et la réussite scolaire des enfants issus d'un milieu de vie difficile. Or, la réalité de ces enfants ne change pas, puisque ces services d'accompagnement en stimulation précoce en rejoignent très peu. Ils accusent des retards de développement qui s'accumulent d'année en année.  

La situation est si désastreuse que la revue officielle de la Société canadienne de pédiatrie mentionnait dans un article paru en 2011 que pour chaque tranche de 1 % de vulnérabilité supplémentaire, le produit intérieur brut du Canada diminue de 1 % tout au long de la vie active de l'individu. « Ainsi, si le Canada omet de corriger la vulnérabilité développementale pendant la petite enfance, la croissance économique est susceptible de subir un recul de 15 % à 20 % au cours des 60 prochaines années », lit-on dans cet article[ii].

Pourtant, environ les deux tiers des vulnérabilités développementales (langagière, motrice, sociale, cognitive ou affective) que présentent les enfants à leur arrivée à l'école peuvent être prévenues.  Et c'est ça le drame! 

Je répète sans cesse l'adage « Ça prend tout un village pour élever un enfant ». Les solutions les plus adaptées se créent en proximité avec l'enfant, la famille, et les milieux de vie, en impliquant la communauté, le « village ». Il ne faudrait pas s'en remettre uniquement à l'État. Celui-ci a toutefois la responsabilité de soutenir financièrement les communautés afin de permettre à tous les enfants de réussir.

J'ai réalisé que lorsque le développement d'un enfant est compromis par la présence de nombreux stress découlant des conditions de vie difficiles dans lesquelles il naît et grandit, les soins les plus adaptés exigent l'union des forces de différents domaines de pratique (médecine, travail social, droit), en collaboration étroite avec les autres disciplines du domaine social, les réseaux familial et communautaire, ainsi que les établissements institutionnels. C'est ce qui forme la base de l'approche de la pédiatrie sociale en communauté.

Les professionnels qui se joignent à mes efforts ont fait le choix de quitter le secteur public, ou même le secteur privé, pour construire une entreprise sociale complètement dédiée au bien-être de notre société, en contribuant au respect des droits des enfants les plus vulnérables.

Depuis 2007, cette manière différente de soigner les enfants en grande difficulté inspire de plus en plus d'agents de changement et entrepreneurs sociaux provenant d'un nombre croissant de communautés au Québec. Ils travaillent à établir un centre de pédiatrie sociale dans leur communauté pour leurs familles et leurs enfants. Ils frappent à ma porte pour que je les accompagne. Je ne peux pas le faire seul, même avec l'appui de la population, que je remercie à tous les jours.

Le gouvernement a choisi d'unir ses forces aux communautés avec l'outil de la pédiatrie sociale pour rejoindre et soigner ces enfants issus d'un milieu de vie difficile.  Il engage entre 22 à 60 millions de dollars sur 5 ans pour cela. J'ai choisi de relever le défi d'en recueillir autant, et je suis persuadé que d'ici 2020, nous pourrons ensemble rejoindre au moins 20 000 enfants laissés-pour-compte, pour changer leur réalité et leur futur.  

Je suis très heureux que le gouvernement ait choisi de miser sur ces enfants les plus vulnérables. C'est une question de justice, une question d'équité sociale et économique.

Dr Gilles Julien, M.C., O.Q.
Pédiatre social
Fondateur et président de la Fondation du Dr Julien

[i] Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle 2012, portrait statistique pour le Québec et ses régions administratives, Québec, Institut de la statistique du Québec, 104 p.

[ii] Paediatrics and Child Health, December 2011, volume 16, numéro 10.